Pourquoi les mouvements « Occupy »/ »Occupons » sont dans le champ. (Mais les publicitaires aussi, ceci dit.)

Voici la chronique que j’avais signée dans l’édition de septembre de Infopresse. Elle re-devient particulièrement d’actualité alors que le mouvement « Occupons Montréal » s’apprête à regagner le square Victoria. J’avais déjà rencontré, au printemps dernier, le réalisateur du documentaire The Naked Brand, Jeff Rosenblum, lors de son passage à Montréal au printemps dernierEt je reviendrai plus en détail sur le propos de  ce film, qui a entre autres été présenté lors de l’événement Advertising Week à New York, début octobre. Mais en attendant, voici:

« À l’été 2010, Alex Bogusky, flamboyante superstar de la pub, responsable de campagnes célèbres pour Burger King et Domino’s Pizza, annonçait qu’il quittait l’agence Crispin Porter + Bogusky qu’il avait cofondée, tournant même complètement le dos à la publicité et au marketing. Beaucoup y ont alors vu la nouvelle lubie d’un éternel narcissique cherchant à redorer son image, ne serait-ce qu’à ses propres yeux : après avoir, pendant des années, aidé des chaînes de restauration rapide à prospérer, il dénonçait maintenant leur contribution à l’épidémie d’obésité. Il a lancé un projet baptisé « Common » destiné à favoriser le développement d’entreprises innovatrices, se proposant de « réinventer le capitalisme », rien de moins…

Alex Bogusky - The Naked Brand

Alex Bogusky, ex Crispin Porter + Bogusky, dans le documentaire "The Naked Brand": "Being a good company is the new brand."

Mais maintenant, des propos comme les siens recoupent une vision qui émerge dans bien des entreprises. « Being a good company is the new brand» (« Le nouveau branding, c’est d’être une bonne entreprise »), déclare Alex Bogusky, dans le documentaire The Naked Brand. Réalisé par Jeff Rosenblum, dirigeant de la firme de recherche, stratégie et création Questus, ce film décortique l’impact, sur les entreprises, de la transparence amenée par les réseaux sociaux. Il expose entre autres les cas de Zappos et de Patagonia mais aussi d’Unilever, de Walmart et, bien sûr, d’Apple, qui s’est démarquée en soignant tous les points de contact avec sa clientèle, de la conception des produits jusqu’à l’expérience en magasins et en ligne.

Ce positionnement a condamné Apple à la transparence : elle ne peut plus se permettre d’ignorer les problèmes et les plaintes, que ce soit sur la qualité des produits, les conditions de travail ou l’impact environnemental. Car si la réputation d’Apple s’effondre, la valeur de la marque et celle de l’entreprise s’effondrent aussi. Pensons au cas du sous-traitant chinois Foxconn, dont on apprenait que de piètres conditions de travail auraient poussé des employés au suicide. Devant le brouhaha soulevé, Apple n’a pas eu d’autre choix que de s’en occuper ; en réfutant certaines exagérations d’abord, puis en s’attaquant aux problèmes les plus criants.

Parmi les autres chefs de file de la transparence, on retrouve la marque de vêtements Patagonia, qui, sur son site web, dévoile tout sur ses produits : leurs bons côtés, mais aussi leurs défauts, leurs limites, leur empreinte carbone, etc. Ils coupent court aux plaintes et transforment les controverses possibles en occasions de conversation.

Quant à la publicité telle qu’on la connaît – et qui, fondamentalement, n’a pas tant changé depuis l’ère de MadMen –, elle apparaît non seulement dépassée, mais de plus en plus absurde : au lieu de dépenser des millions $ et une énergie folle à se faire mousser, pourquoi ne pas employer ces ressources pour devenir meilleurs ? Et c’est ce que font un nombre grandissant d’entreprises… en s’arrangeant ensuite pour que leurs clients les fassent connaître.

Dans ce contexte, la démarche de bien des mouvements anticapitalistes, dont les « Occupy » de ce monde, apparaît, elle aussi, étrangement mal ciblée. Pourquoi « occuper » Wall Street (ou l’équivalent) avec des pancartes, alors que les consommateurs peuvent maintenant démasquer les dérives, mensonges et exagérations des entreprises? Ce dont, d’ailleurs, ils ne se privent pas, sur de nombreux forums largement consultés. Dans les faits, le capitalisme est sans doute bel et bien en train de se « réinventer ». »

 

  1. Devenir une « bonne compagnie » est souvent une bonne approche marketing, mais si l’objectif est marketing, il faut devenir une « bonne compagnie » aux yeux de ses clients. Or, selon les gens du mouvement Occupy, 99% d’entre nous ne sont pas parmi les clients importants des institutions financières. Pour formuler cela autrement, si c’est vrai que les institutions financières dénoncées visent 1% de la population, elles voudront être de bonnes compagnies pour ce 1%, pas pour le 99%. Le point de vue des gens d’Occupy est que trop de décisions structurelles très importantes sont prises non pas pour l’intérêt de tous, mais pour l’intérêt de 1%.

    • Marie-Claude Ducas

      Étienne,
      bons points. Mais une couple de choses par rapport à ça. D’une part, les problèmes dont tu parles, liés aux institutions financières ,concernent surtout les États-Unis, pour des raisons structurelles, réglementaires, etc. D’autre part, pour bien des cas (y compris hors-ÉU), on parle de problèmes d’escroqueries, et il y a des lois pour ça. Même si leurs actions et leurs effets ne sont pas instantanés…
      Et enfin, ce qui arrive avec les mouvements « Occupy » maintenant, c’est que ça devient une espèce de fourre-tout anti-capitaliste tous azimuts. Même aux ÉU, on entend de plus en plus demander:  » But WHAT do they want? »

      • C’est un fait que c’est un gros fourre-tout anti-capitaliste duquel plusieurs ont de la difficulté à tirer un sens. Leurs revendications vont du « Les pdg des grosses compagnies sont tous des [insérer ici les insultes d’une policière récemment devenue tristement célèbre] » (ce qui est con) à une critique solide des faiblesses du capitalisme (ce qui pourrait être constructif, selon ce qu’on en fait). Par exemple, on ne peut pas nier que l’industrie de la publicité tire son argent des grandes corporations, et est donc à leur service. Je ne dis pas que ce n’est pas bien. Ça a des côtés très positifs. Pour ne prendre qu’un exemple, La Presse joue actuellement un rôle social d’information qui est très important dans la lutte à la corruption et la collusion, mais La Presse n’aurait pas pu devenir La Presse sans la publicité. But WHAT do they want? Ma réponse personnelle est simple : plus de démocratie. Pas au sens « plus d’élection », mais au sens philosophie, « décider en fonction des intérêts de tous, pas seulement d’une minorité ». Un autre volet est moins glorieux. Je l’exprimerais par « je suis frustré contre toute forme d’autorité et je l’exprime enfin ». Prenons ce qu’il y a de bon dans ce mouvement-là, et laissons de côté ce qui doit être laissé de côté. C’est un peu ce que tu fais. Qu’une « fille de pub » comme toi réfléchit sur ce phénomène, et partage ses réflexions, contribue à rendre notre société meilleure. Svp, continue.

        • Marie-Claude Ducas

          Merci pour ces commentaires éclairés et encourageants. Une petit précision toutefois: je ne suis pas vraiment une « fille de pub »… Seulement une journaliste qui couvre ça depuis assez longtemps pour en savoir un peu plus que la moyenne des ours sur ce genre de sujets.

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