Aux «champions du 2.0» qui tapent sur les «déconnectés»

C’est en train de devenir une mode, ces temps-ci, de clouer au pilori ceux qui commettent le péché impardonnable de « ne pas maîtriser la nouvelle réalité 2.0 ». Et un plaisir d’autant plus grand que ceux sur qui on tape en premier lieu font partie de ce que l’on appelle « le pouvoir en place », membres des gouvernements ou dirigeants de grandes compagnies. Ces temps-ci, évidemment, est question de la façon dont le gouvernement québécois a communiqué dans le contexte de la crise étudiante. Et, il n’y a pas longtemps, c’était la gestion par la compagnie Lassonde de la crise autour de la protection de la marque Oasis.

Quant à ceux qui mènent la charge, pour autant que je puisse en juger, il y a : d’une part, un certain nombre de spécialistes du 2.0, qui se plaisent à sermonner tous ceux qui « n’ont pas compris assez vite » (et qui, si on extrapole, devraient faire appel à leurs services); et d’autre part, un certain nombre de gens qui, il y a tout juste un an, ou même quelques mois, n’étaient eux-mêmes pas si « connectés » que ça. Mais j’y reviendrai.

C’est vrai que, de la part de hauts dirigeants du gouvernement, comme de beaucoup de grandes compagnies, il y eu des bourdes, un manque d’intérêt sur les médias sociaux et une omission de se tenir à jour qui, avec le recul, peuvent apparaître difficilement pardonnables. Mais, c’est toujours facile, justement, de poser de tels jugements a posteriori.

Second Life

Vous rappelez-vous l'époque où il fallait absolument avoir son avatar - ET sa place d'affaires - dans Second Life?

La réalité, c’est que les changements qui ont trait aux médias sociaux sont encore très récents. Et ce, quoiqu’en disent les spécialistes qui, eux, baignent dedans depuis plusieurs années. C’est aussi un domaine où les choses bougent incroyablement vite, et où il n’est pas simple de se tenir à jour. Il y a bien des gens qui savaient à peine ce qu’était Instagram quand la nouvelle de son acquisition par Facebook (pour un milliard$!) est tombée. Ce ne sont pas forcément des incompétents ou des attardés de l’Âge de Pierre pour autant.

Honnêtement, il m’a fallu des mois, et même presque un an, à vraiment apprivoiser Twitter, et à l’utiliser à bon escient. Même chose pour Linkedin, d’ailleurs : je commence juste à entrevoir comment ça peut me servir. Et pour l’instant, je ne l’utilise pas tant que ça. Ça changera peut-être si je décide de me chercher activement un emploi, par exemple. Car il y a cela aussi, avec les médias sociaux : tout est beaucoup question de contexte, et de réel besoin.

D’ailleurs, étant donné la vitesse à laquelle vont les choses, c’est un des défis qu’il y a à gérer : comment faire la différence, en matière de médias sociaux, entre le dernier outil qui finalement ne sera qu’un phénomène de mode, et celui qui répondra à un réel besoin? La réalité c’est que personne ne le peut vraiment. Y a-t-il du monde ici qui se rappellent de Second Life? Pas plus tôt qu’en 2008, il y avait encore pas mal de spécialistes pour nous dire qu’on devait absolument se créer un avatar et aller expérimenter une double vie dans cet univers fictif. Et, surtout, pour exhorter toute entreprise digne de ce nom à aller se positionner sur cette « plateforme d’avenir ». Et c’était le même genre de discours autour de  MySpace. Que reste-t-il de ces « phénomènes » aujourd’hui?

J’avais sauvegardé il y a déjà un moment, ce billet intitulé “Nerds, we need to have a talk”. Il est toujours autant d’actualité. Jugez-en :

« (..) in the geek community, it’s always been “You’re doing it wrong, and you should give up because you suck at it.” or “if you’re not using $hip_new_language, then you’re a loser.”  Guys, why do we do this? Most of us were nerds when we were younger, and this attitude of “you’re not cool enough to be in the $cool_designers or $cool_programmers club” is exactly the type of stuff we had to deal with. It’s the high-school lunch room all over again. »

Honnêtement, je pense qu’il y a encore beaucoup de ça chez certains spécialistes en matière de médias sociaux, d’analyses de tendances, et de tout ce qui touche, de façon large, ce qu’on appelle « le 2.0 ». Peut-être à cause de la frustration, pendant si longtemps, de n’avoir pas été écouté et compris par les dirigeants de tout acabit? Et je veux bien croire qu’il y a un côté « douce vengeance » à revenir ainsi vers ceux qui se retrouvent dans la m…. après avoir si longtemps ignoré nos avis. Mais à la longue, ça n’aide personne, et ça nuit à tout le monde. Maintenant, ceux-là même qui déplorent le fossé et l’incompréhension, d’une part entre les générations, et d’autre part entre les « geeks » et les « non-technos », sont les premiers qui contribuent à creuser ce fossé.

Passons maintenant à l’autre catégorie de donneurs de leçons : ceux qui sont TELLEMENT fiers de si bien jouer maintenant avec les médias sociaux, et de faire sur Facebook, sur Twitter (et parfois sur Linkedin, Pinterest, etc., etc.), un paquet d’affaires dont ils ignoraient tout il y a encore quelques mois. Et qui se font un plaisir de regarder de haut tous ceux qui ne s’y sont pas mis, ou qui, s’ils l’ont fait, n’ont « pas compris » comment faire. Avec des remarques du genre « oh, c’est donc cute, ces grands patrons qui s’essayent à Twitter…», ou encore, comme je le mentionnais en début de billet, des réflexions dans le style « Ah, c’est effrayant de voir comment le gouvernement / la direction de Lassonde/ les responsables de l’organisation XYZ, n’ont rien compris…» Et à ce jeu-là d’ailleurs,  certains journalistes sont loin d’être les plus modérés les nouveaux convertis dans la gent journalistique ne donnent pas forcément leur place. Comme le démontrent, pour ne citer que les exemples les plus récents, cette récente chronique de Jean-François Lisée dans L’actualité, et celle-ci de Vincent Marissal dans La Presse, qui ont été abondamment  relayées. Remarquez, c’est humain, cela aussi, d’être tout fier de ses nouvelles connaissances, et de s’empresser de les étaler. Mais là, encore une fois, un peu de retenue et de modestie ne feraient pas de tort. Tout va tellement vite aujourd’hui, que le donneur de leçon d’aujourd’hui sera peut-être le gaffeur échaudé ou le largué dépassé de demain.

À ce sujet, d’ailleurs, je vais citer un incident récent, mais j’aurais pu en prendre bien d’autres. Celui de l’animateur Mario Dumont, qui a relayé un peu trop vite la (finalement fausse) nouvelle de la mort de Margaret Thatcher, lancée sur Twitter par une source pour le moins douteuse. Dumont s’est rétracté et excusé rapidement, mais sur Twitter, le mouvement était parti : c’était à qui serait le plus rapide avec sa « joke » pour le tourner en ridicule, ou le commentaire le plus dur possible pour le discréditer. Et je me permets simplement une question : ceux qui se « garrochent » ainsi en meute le plus vite possible sur celui qui vient de faire une gaffe sont-ils tellement plus brillants que celui ou celle qui a fait la gaffe pour commencer?

Mais avec tout cela, et surtout en ne faisant que cela, on ne résout rien. On ne s’attaque pas à ce qu’il y a de fondamental : les vraies questions sur la  gouvernance des entreprises, et sur les cultures d’entreprise. Les vraies questions liées à la transparence des gouvernements, et à leur façon de communiquer. Je sais que tous ce que la ville compte de champions du « gouvernment 2.0 » vont me dire qu’ils ne veulent que ça la transparence. Mais  je pense que pour l’instant, on s’illusionne, et que ce n’est pas cela qui émerge.

J’ai parlé il y a peu de temps des nombreux événements liés au web qui vont se tenir prochainement, dont Webcom Montréal et Mixmédias Montréal. Ce serait bien que l’on voie de plus en plus, dans ce genre d’événements, des « déconnectés » qui ont véritablement envie d’apprendre. Mais pour cela, il faudrait arrêter de leur faire peur. Et faire en sorte que tout le monde ne se sente pas mal à l’aise, au départ, d’avouer son ignorance sur ces sujets.

En terminant, à l’endroit de ceux qui, à l’avenir, se montreront un peu trop casse-pieds, trop « geek connaissant » et donneurs de leçons,  je suggère de lancer une nouvelle expression : « va donc te faire voir dans Second Life…»

  1. 1. Très bon ton texte. Il tombe à point nommé: je suis justement en train de rédiger un texte où je critique à la fois les institutions qui ne comprennent pas la puissance des réseaux sociaux et ceux qui critiquent ces institutions en se limitant à parler des médias sociaux. Tu vois la nuance? Réseaux sociaux. Médias sociaux. Ce n’est pas tout à fait la même chose et je vais tenter de faire la nuance.
    2. Sur la question de Second Life, je t’invite à lire ce billet que j’ai commis sur le sujet il y a quelques années: http://bit.ly/Jqdso7 ;-)

  2. Les cadres scolaires en mode ouverture | Mario tout de go - pingback on 11 mai 2012 at 15 h 37 min
  3. Très à propos ce texte.
    Ce sont d’ailleurs toujours les mêmes qui critiques tout ce que l’on fait,
    ces chers gérants d’estrade « s’il avait été mon client, il n’aurait pas eu ces problèmes ».
    Souvent des gens avec un statut nébuleux ou beaucoup trop de temps libre dans leur job..

    Petit point supplémentaire pour les jus Oasis, leurs ventes vont comment depuis cette crise? OK, toujours aussi bonne!
    Real life, real question.

    • Ohhhhhhh que j’aime ça! Les gens me font rire quand ils parlent de ces gaffes sur les réseaux/médias sociaux comme si c’était la fin de la compagnie et comme quoi la compagnie ne pourra pas se relever de ça…

      Je dis toujours: « Oh là… Se cogner le genoux sur un coin de mur ça fait mal, mais ça n’implique pas de réanimation ou de soins intensifs… Ça fait un bleu, mais ca passe. Après, t’apprend à éviter le coin. C’est tout. »

      ;)

  4. Frédérick sr.

    Merci de partager!!!… C’est un excellent début!… On a besoin maintenant que notre génération 2.0 se réveille… sortir de notre douillettude prison mise en place par la précédente pour nous endormir… et remettre en ligne…. une société 2.0!….

  5. Je me dois de dire une chose: la plainte du patronat, elle était face au fait que les gens peuvent maintenant communiquer facilement. C’est donc normal que l’on s’insurge contre ces gens qui RÉSISTENT au changement de façon a défendre leurs intérêts. Le même type de gens qui acclament la décision du juge de faire payer la madame qui a dit son point de vu sur les services d’un petit garage qui aurait mal fait sa job. La même gang qui veut pouvoir sans mandat fouiner dans notre intimité pour pouvoir nous faire taire. C’est une résistence volontaire. Pas un retard du au système. D’autant plus qu’ils l’ont l’argent pour se payer des spécialistes justement.

  6. Suggestion de lecture pour mieux comprendre ce que je veux dire quand je parle de résistance: L’arme de «discussion» massive, un texte à lire sur les déboires des communications du Gouverment Charest : http://t.co/TaqmLrDr

  7. J’veux dire, et quoi encore? Internet explorer a eu raison de prendre 5 version sur 10 ans avant de finalement comprendre qu’il fallait suivre les tendances? Ils ont surement raison aussi d’avoir une option Right-click: open? Et le gouvernement à certainement jamais eu tord d’attendre à l’an dernier pour commencer à pondérer la possibilité de changer leurs serveurs, encore en asp, ce qui rend excessivement dispendieuse chaque modification, et qui, vous en conviendrez, ont des sites web désuets, qui ne tiennent meme pas compte des règles établies depuis très longtemps d’ergonomie, entre autres, alors que d’autres options étaient possibles depuis très longtemps? Leur switch vers des systèmes Unix est en branle, 10 ans en retard. Pour quelle raison si ce n’est pas de l’entêtement? Du tapage dans le dos d’amis qui ont fournis des enveloppes? Ne me dites pas: parce que ca aurait couté cher, parce que modifier leur code, ca coute 20 fois plus cher que tout le reste, puisque pratiquement personne code encore dans ce language désuet maintenu par une compagnie qui a tjrs préféré le monopole à l’évolution, Microsoft. Les réseaux sociaux font peur au gouvernement et au patronat. Ils perdent le contrôle sur leur communication  »one way ». Ils résistent et tentent de faire passer des lois pour pouvoir actionner les gens pour leurs opinions sur ceux-ci. Ca, c’est dégueulasse. Alors de les défendre ainsi montre un flagrant manque de jugement.

  8. @marie-claude Tout d’abord, bravo pour ce texte bien écrit et structuré. Je suis bien d’accord avec toi.

    Je rajouterais que le manque de connaissances au sein des entreprises jumelé à la peur d’être montré du doigt pour une mauvaise utilisation génèrent nécessairement un retard dans l’adoption de ces environnements sociaux.

    Devant ce train à grande vitesse qu’est le web et les changements rapides qui le caractérisent, il y a de quoi être anxieux. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai cofondé, avec deux autres passionnés de l’utilisation du web en affaires, l’événement WEB2BIZ. Une gare en quelque sorte, comme il en existe d’autres au Québec (Focus20, SWAFF, Yulbiz, Hyperlien, …) Nous vulgarisons de façon bénévole des aspects du web sur lesquels les chefs d’entreprise et leaders économiques peuvent se questionner. Pas de guru ni d’expert, uniquement des gens qui veulent partager et échanger.

    De mon côté, j’ai démarré « déconnecté » (comme tout le monde n’est-ce-pas ?) et j’ai visité les webcamps, événements en marge du webcom. J’ai aussi été dans les podcamps. Je ne comprenais pas grand chose, mais j’écoutais. J’apprenais petit peu par petit peu. Puis j’expérimentais. Et je questionnais.

    Mais les déconnectés ont peur d’infiltrer ces lieux. Je me souviens d’une personne qui a dit que si un déconnecté venait à webcamp, il pisserait dans ses culottes. Et elle avait raison. Ça m’a pris 3 événements pour oser participer à la discussion, pour ne pas avoir l’air d’un ignorant. Même curieux, je n’étais pas un geek, pas un des leurs.

    Pour voir plus de déconnectés à ce type d’événements, je suggère donc à chaque connecté d’en inviter un. C’est une façon de présenter celui-ci à ses propres contacts. La première fois, il connait une personne. La deuxième fois, il en connait peut-être cinq. La troisième fois, il commence à se sentir à l’aise.

    Qui vient avec moi au webcamp mercredi prochain ? :)

  9. Merci Marie-Claude pour ce superbe billet. Tout à ton honneur. Cet article ne peut pas être pondu à un meilleur moment. Espérant qu’il soit lu et interprété à sa juste fin. Il était temps qu’une honnête et crédible personne lance une mise en garde d’intérêt général pour un enjeux aussi social.

    @Mathieu Laferrière: J’ai souvent suivi ce que vous recommandiez en fin de commentaire et convaincu plusieurs « moins connectés » à me suivre dans des évènements « connectés » pour les « initier » et je ne vous cache pas je sentais toujours une grande peur et surtout un grand malaise qui les habite durant ces rencontres. Il y a un qui m’a dit il y a deux ans lors d’un PodCamp « Une chance que je te connais bien sinon j’aurais eu l’impression d’être invité à un dîner de cons ». Cette personne et loin d’être conne et dirige un des fleurons de notre économie québécoise.
    Le passage dans l’avant dernier paragraphe de Marie-Claude m’a rappelé également un autre incident ou un intervenant déconnecté en fond de salle qui a pris son courage des deux mains et a osé poser une question (un peu naïve j’avoue mais légitime)a failli se faire huer ou presque chasser par la salle de « connectés ». J’étais en beau _ _ _ _ _ face cette attitude arrogante limite élitiste et égoïste.
    Ceci dit, ça serait bien d’inscrire cette réflexion sur un des post-it de sujets à débattre mercredi lors du prochain Webcamp.

  10. Marie-Claude Ducas

    @Saber Triki et Mathieu Laferrière : eh bien, c’est encore pire que je pensais ;-).Sérieusement, je pense qu’on vient d’ouvrir la conversation sur un sujet qui mérite d’être vraiment débattu.

  11. @Saber Triki bonne idée comme sujet à débattre.

    @Marie-Claude oui, et cela fait partie d’un thème récurrent au webcamp. La question revient souvent, sous différentes formes: comment peut-on briser le silo « geek » ? Comment convaincre de faire le saut ? etc.

    Je tiens à préciser que j’ai toujours apprécié l’esprit d’ouverture que la majorité des animateurs (Martin Lessard, Sylvain Carle, Sébastien Paquet, …) et participants démontraient.

    Peut-être que la situation s’empire parce qu’il y a plus de personnes maintenant qui relaient le message. Ça amplifie, mais au final, ça distortionne :)

  12. Voici finalement mon retour du webcamp: http://mathieulaferriere.com/2012/05/30/il-serait-temps-demboiter-le-pas-au-web-social/

    En analysant les commentaires lors du webcamp, je dois dire qu’il y a peut-être effectivement une mode qui s’installe. La rupture va durer quelques années.

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