Quelle gauche? Celle de la compassion, ou du «au plus fort la poche»?

Alors que, ces jours-ci, on remet à l’avant-plan les attentes indues auxquelles sont exposées les patients (et en l’occurence les patientes) atteint(e)s de certains cancers, pour des traitements, et même certains examens cruciaux, il y a des questions qui, il me semble, deviennent de plus en plus difficiles à éviter.

Le confort et l'indifférence

«Le confort et l’indifférence», de Denys Arcand, où le regretté Jean-Pierre Ronfard personnifiait Machiavel.

Des questions comme : la cause des patients cancéreux serait-elle mieux servie s’ils pouvaient (de même que leurs proches) s’organiser pour descendre dans la rue avec des pancartes, déranger le plus de monde possible et perturber le fonctionnement de la ville ? S’ils avaient des porte-parole télégéniques, capables de « faire » de multiples apparitions aux infos, et à à peu près toutes les émissions d’affaires publiques, et de devenir les enfants chéris de l’élite intellectuelle, médiatique et communicationnelle ? S’ils avaient dans leurs rangs davantage de gens disposant du temps, des moyens et de la capacité de concevoir de petits vidéos, d’imaginer des slogans rigolos, des parodies de films et de chansons, des photos drôles, des détournements de proverbes ou d’expressions connues, qui se «retwittent» en masse et récoltent quantité de « like » sur Facebook ? De s' »indigner » à longueur de journée sur ces mêmes médias sociaux, à grands renforts de formules « punchées »?

Les Bobos

La série « Les Bobos », diffusée à Télé-Québec: la nouvelle incarnation du « confort et l’indifférence »?

Des questions comme : alors que, on le sait tous, l’argent manque (et attendons juste voir, le budget de la semaine prochaine), en vertu de quoi décidera-t-on des priorités à l’avenir? Est-ce que ce sera désormais en favorisant ceux qui seront arrivés à faire le plus de bruit, à « tirer à eux la couverte» de l’attention, médiatique et autre ? Pourquoi l’université, et pas l’école primaire ? Et même, pour commencer, la petite enfance ? Alors que, on le sait de plus en plus, c’est là qu’il est crucial d’intervenir pour prévenir le décrochage… et bien d’autres problèmes sociaux ? Pourquoi pas pour davantage de ressources pour aider les parents d’enfants handicapés ?  Plus d’aide pour les enfants autistes, et leurs parents ? Plus de professionnels (orthophonistes, éducateurs spécialisés) pour les multiples difficultés d’apprentissage?  Pourquoi pas les soins palliatifs, les ressources permettant aux gens de mourir paisiblement et dans la dignité ? On pourrait continuer longtemps…

Voici un élément de réponse. Il ne plaira peut-être pas à tout le monde, mais… Ces autres « causes » (on va les appeler comme ça) concerne des gens qui n’ont pas le même temps, ni les même ressources, pour monopoliser autant l’attention. Pour faire parler d’eux en instaurant des mouvements « de rue » et en y participant, en s’arrangeant pour faire du bruit dans les médias y compris les médias sociaux… Parce qu’ils sont trop pris, justement, avec leurs problèmes. Quelqu’un qui a une job (avec pas forcément des horaires souples ou un patron cool et compréhensif…), des obligations financières et un enfant avec un handicap, ou des difficultés d’apprentissage, n’ira pas manifester dans la rue plusieurs jours en ligne, et ne passera pas son temps à multiplier les interventions sur Facebook. Pas plus que celui ou celle dont le conjoint est atteint d’un cancer, et qui se débat dans les méandres du système de santé. Ce qui ne veut pas dire que ces gens sont ‘individualistes’ ou manquent de sens civique (ou « d’esprit citoyen », comme on dit maintenant).

Et je pose une autre question qui ne plaira sans doute pas davantage: au nom de de quelle « gauche » les adeptes du « carré rouge » en sont-ils venus à tout cristalliser autour d’un refus absolu d’augmentation des frais universitaires, au détriment de tout le reste ? Où est la compassion, où est le réel souci de justice sociale ? Avec un peu de recul, cela ressemble davantage à un exercice de « au plus fort la poche ». Il y a une « gang » qui a gagné, bravo. Mais qu’on ne vienne pas en plus se draper dans de beaux discours altruistes.

Je vais citer ici ce qu’un de mes contacts avait publié sur Facebook au printemps dernier, au plus fort de la crise étudiante: « Je pense que le gel des frais de scolarités n’est pas une option. Qu’un moratoire serait une autre procrastination, synonyme d’incurie. Je pense que les étudiants forts d’une caution populaire, d’un succès d’estime, de la pression de leurs propres troupes et d’un louvoiement collectif ont fini par croire qu’ils peuvent renverser la vapeur totalement, et infléchir la décision gouvernementale. (…) Avec un rapport de force entaché par la complaisance collective, où peu de personnes de la société civile n’osent parler du fond, s’attardant sur la sémantique de l’un, la blague de l’autre ou la bavure policière. Je pense qu’à force de nostalgisme soixante-huitard et de refus d’établir clairement un principe de juste financement de l’école par les étudiants, nous avons créé un monstre. Je nous souhaite plus de courage devant les défis publics qui nous attendent. » Aujourd’hui, on continue dans la procrastination…

Je termine avec une autre idée qui ne plaira pas. On a vu bien des pseudo-révolutionnaires évoquer « Le confort et l’indifférence », en référence avec le film de 1982 conçu et réalisé par Denys Arcand. Sous-entendu : nous, qui manifestons, nous sommes les « vrais », ceux qui veulent travailler pour une société meilleure. Alors que les autres sont englués dans leur confort, avec leur (un ou deux) char(s), leur hypothèque, leur bungalow de banlieue… et indifférents aux grands idéaux collectifs. Et je pose la question : est-ce que ça se pourrait que, depuis 30 ans, la cartographie du « confort et de l’indifférence » ait changé ? Que le « confort » soit devenu, aussi, celui de certains qui se confortent avec l’idée qu’ils sont altruistes et « de gauche », tout en défendant, au fond, des privilèges (travail intéressant et payant, parfois syndiqué et protégé, fond de pension, éducation supérieure et à peu de frais) que beaucoup d’autres n’ont pas ? Et tout en se montrant, au bout du compte, plutôt indifférents au sort de ceux qui ne sont pas « des leurs »? Des questions, comme ça…

MAJ 15-11-12

Pour résumer ce que j’écrivais en terminant: alors que les banlieusards étaient ceux qui, auparavant, incarnaient « le confort et l’indifférence, » aujourd’hui, c’est peut-être au moins autant les fameux « bobos » (bourgeois-bohèmes)?

  1. Bonjour,
    Pour faire suite à la réponse que vous avez donné à mon commentaire sur Huffingtonpost, il m’apparait opportun de vous donner ma définition de la « gauche caviar« . Pour moi, il s’agit de personnes, la plupart du temps impliqués dans les responsabilités politiques, se disant vouloir défendre une philosophie de gauche en ayant perdu le sens des réalités du terrain. Pour moi qui vient de France, la parfaite représentation de la gauche caviar serait le tristement célèbre Dominique Strauss Khan, égérie du Parti Socialiste français au point d’en être le candidat présidentiable à un moment alors qu’il était Directeur du FMI, responsable de toutes les politiques économiques dans les pays menées par cet organisme où il était amené à intervenir , pronant l’austérité, le démantelement des services publics au profit de la privatisation, créant licenciement, chomage et précarité. Pour moi cela représente renier ses idées au profit de son intérêt particulier. Voilà pourquoi la conscience citoyenne ne peut s’en remettre définitivement à ses représentants et que la vigilence est de mise. Garder son libre-arbitre! Mais je réitère que l’objectif politique d’une société en est le bien commun, le bien collectif. On peut être de droite ou de gauche mais l’objectif se doit d’être le même. Les idées et les moyens diffèrent, tous les arguments méritent d’être pris en compte afin de trouver un consensus pour l’intérêt général. Se diviser, s’opposer, fracturer la société est juste un moyen pour arriver au pouvoir. Diviser pour mieux régner, il y a rien de nouveau là-dedans. Et quand les medias et les intellectuels tombent dans ce panneau, en tant que citoyen, je me dis que notre démocratie est très immature et que c’est dangereux.

  2. Marie-Claude Ducas

    Quant à moi, DSK échappe maintenant aux définitions ;-). Et puis oui, dans le cas qui nous occupe, justement: je trouve que les médias et les intellectuels (ceux qui se sont exprimés, du moins) sont beaucoup tombés « dans le panneau » dont vous parlez.

  3. La question en ce qui concerne les medias: est-ce volontairement et si oui dans quel but? Poser la question c’est presque y répondre malheureusement. La pluralité de la presse au Québec est misérable. En ce qui concerne DSK, je n’ai parlé que de sa fonction au FMI. Pour le reste, ses manques de valeurs et de morale lui appartiennent mais devraient l’éliminer de toute responsabilité publique…..

  4. Marie-Claude Ducas

    « Volontairement », non. Il n’y a pas de grand complot… Mais il y a souvent du manque de recul. Et ce que j’appellerais une sorte d' »effet de bulle » chez les journalistes: à force de couvrir des événements comme ceux liés au conflit étudiant, et de fréquenter essentiellement des manifestants, et les représentants des mouvements contestataires, on finit par avoir l’impression que pratiquement tout le monde participe aux manifestations, et que tout le monde est d’accord avec les slogans qui sont scandés… Et que les seuls qui s’y opposent sont des « écoeurants » comme les policiers, qui leurs fessent dessus. Peu importe de quel côté on loge, on finit par avoir une vision déformée de la réalité. Vision exagérée, manichéenne, et au final déconnectée de la réalité de la plupart des gens. Et qui se retrouve ainsi répercutée dans les médias.

  5. Ce que vous dites m’interpelle, et sans abuser, j’aimerais connaître votre point de vue en tant que professionnelle. Vous semblez dire qu’il y a un manque de recul des médias face à l’information. Mais cela ne viendrait il pas du fait que nous vivions dans l’évenementiel, du buzz comme ont dit s’il fallait être branché, au détriment de l’analyse. Je trouve cela grave car le rôle des médias est d’une grande importance dans une société démocratique. Les journalistes doivent en être les sentinelles. Comment vit-on son indépendance et son objectivité quand vos patrons sont les deux puissances financières de la province? Nous informe t’on vraiment? J’ai le droit d’en douter et mille exemples à vous soumettre: passons sur le conflit étudiant mais l’intervention en Lybie,le conflit israelo-palestinien, le Vénézuela et son tyran Chavez, les alternatives des démocraties sud-américaines, la crise des dettes souveraines en Europe. Ou est sur ces sujets la pluralité des points de vue. Non, il y a une version des faits, une vérité… et le système effectivement devient manicheen. Il ne faut pas s’étonner ensuite qu’un « confrère«  (je mets des guillemets par précaution!) nommé Martineau a l’air de ne pas comprendre que certains ne croient plus en rien de ce qu’ils peuvent lire dans les journaux et prennent pour argent comptant tout ce qu’il trouve sur le net…

    • Marie-Claude Ducas

      Ouf, c’était sujet costaud pour un dimanche soir… Et ce l’est tout autant pour un lundi matin ;-). Sans blague, il a dû s’écrire des dizaine de thèses de doctorats, et au moins quelques livres (que je ne prétends même pas voir lus_ sur presque chacun des poitnts que vous soulevez…
      C’est vrai que, dans les médias, on souffre souvent de vision à court terme chronique: demain, demain, demain… On n’a pas beaucoup le réflexe de prendre unpeu de recul. Et, je pense aussi que les journalistes ont leurs préjugés (de classe, de valeurs, de background, etc.) dont ils ne sont pas toujours conscients, alors que, pourtant, ils auraient intérêt à les questionner. (Voir le billet que je viens d’écrire aujourd’hui au sujet des abris Tempo: http://marieclaudeducas.com/2012/pour-en-finir-avec-les-abris-tempo/ C’est plus léger comme sujet, mais pê pas aussi anodin qu’il n’y paraît). Les gens des médias sont souvent dans leur bulle, ne s’en rendent pas trop compte, et auraient intérêt à en sortir davantage.

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