Médias sociaux, glissements et pensée unique

J’avais l’intention parler de Clay Shirky,  que j’avais découvert il y a près de trois au hasard d’une réflexion sur l’avenir des journaux, et des réflexions que m’inspirait sa venue au RDV Web, ce 12 avril. Mais ce sera pour plus tard. J’ai trop besoin de parler d’une tendance, dans les médias sociaux et dans les médias en général, que je commence à trouver singulièrement préoccupante. D’ailleurs, c’est sans doute le genre de question sur laquelle quelqu’un comme Clay Shirky peut justement nous éclairer.

Commençons par l’exemple le plus frais (sans vouloir faire de jeu de mots) : cette fameuse « crise » de la compagnie Lassonde et des Jus Oasis. Pour ceux qui n’auraient pas suivi l’histoire, voici les grandes lignes ici.

Clay Shirky

Un penseur comme Clay Shirky (au RDV Web du 12 avril) a-t-il réfléchi à ce genre de question au sujet des médias sociaux?

En deux mots: l’entreprise québécoise Lassonde, qui fabrique et commercialise entre autres les jus Oasis, a perdu sa cause contre une petite entreprise qui fabrique et vend des savons sous le nom « Olivia’s Oasis », et qu’elle enjoignait de ne plus utiliser « Oasis » dans son nom. Lassonde ne voulait pas, au début, rembourser à la propriétaire de Olivia’s Oasis, ses frais judicaires (assez importants, comme toujours). Mais l’entreprise a fini par changer d’idée devant la vague de protestations du public, exprimée en grande partie sur Twitter et Facebook, après qu’une nouvelle sur la décision du tribunal ait été publiée dans La Presse samedi dernier (veille de Pâques). C’est presque un euphémisme de dire que le public (y compris certaines personnalités connues) s ’est déchaîné : commentaires et qualificatifs réprobateurs à l’endroit de Lassonde, appels au boycott, etc.

C’est un fait : c’est à peu près impossible pour Lassonde de bien paraître là-dedans. Et, comme je l’ai écrit dans un récent billet, la majorité des entreprises ne sont pas prêtes à gérer ce genre de crise sur les médias sociaux (ni les crises médiatiques « classiques » d’ailleurs). Lassonde ne fait pas exception.  Comme beaucoup d’entreprises, elle doit se taper une sorte de cours accéléré en ce qui concerne les nouvelles pressions que les médias sociaux mettent désormais, non seulement sur les habiletés de communications, mais sur les cultures d’entreprises dans leur ensemble.  Et, comme l’avait bien souligné le chroniqueur Yves Boisvert lundi dernier dans La Presse , cela inclura sans doute la façon d’envisager les actions juridiques que, jusqu’ici, on lançait à peu près automatiquement, et parfois sans trop de discernement. (Avec, entre parenthèses, un impact certain sur le travail des avocats : bienvenue dans le 21e siècle, vous aussi! La question de la protection des marques de commerce est délicate et complexe. À vous de travailler pour mieux la faire comprendre au public.)

Mais tout de même: Lassonde mérite-elle pour autant de se faire traiter de « bully » dans le journal? De devenir tout à coup « le méchant de service » ? Parce que, après cette « affaire Oasis », voilà maintenant que, sur les médias sociaux, certains s’attaquent au fait que l’entreprise importe de Chine une certaine proportion de fruits pour faire leur jus. Ce qui leur sert à relancer les appels au boycott. Tout cela devient une sorte de sport, sur fond de morale bien-pensante. Mais que gagnera-t-on, en définitive, en voulant tant nuire à Lassonde?

Ainsi en va-t-il, ces temps-ci, avec bien des sujets. Dont, évidemment, celui de la « cause » étudiante. Encore une fois, peu de nuances, ni beaucoup de place pour la complexité. Je ne peux pas faire autrement qu’être d’accord avec Richard Martineau – devenu lui aussi une sorte de tête de Turc de service  – quand il écrit dans cette chronique « Je croyais que toute l’histoire des frais de scolarité allait engendrer un débat intéressant, allumé, éclairant. Je rêvais en couleurs. On a fait comme on fait d’habitude : on est tombé dans l’insulte personnelle. Il y a « les bons étudiants qui militent contre la méchante hausse ». Et tous les autres, qui sont des chiens sales finis. C’est toujours comme ça. Pas moyen d’avoir des débats d’idées, au Québec. (…) Il semble que ce soit tabou, au Québec, de sortir la tête du troupeau et de voir si l’herbe est plus verte lorsqu’on la regarde sous un autre angle. »

Lors de son passage à Tout le monde en parle, j’avoue que j’ai été troublée de voir à quel point, sur Twitter, les commentaires étaient unanimes pour le « planter », le ridiculiser et rejeter en bloc ses propos. Je veux bien, que tout le monde ne soit pas d’accord… Mais à 99%? Et quand on sait que, dans les sondages faits sur ce sujet dans la population, c’est une tout autre histoire? D’autant plus que Martineau avait fait l’effort de laisser son personnage de super-polémiste au vestiaire: il adoptait, selon moi, un ton remarquablement sensé et mesuré. Tout cela, en ayant le « guts » d’amener dans le débat des points que pas grand-monde, dans la gent artistico-médiatico-bloguistique, ne semble vouloir amener.

Je termine sur ce point avec un commentaire, publié il y a quelques jours par quelqu’un qui fait partie de mes contacts sur Facebook, et qui résume l’enjeu mieux que je ne pourrais le faire:

«  On m’a appris à ne pas insulter quelqu’un devant une multitude de monde. Malheureusement, sur Twitter, il y a des jours, c’est la norme. Certains chroniqueurs deviennent des demi dieux, d’autres seraient pendus sur la place publique si les twitteurs avaient la possibilité de bâtir l’échafaud. Des médias ou des journalistes sont honnis car ils appartiennent à la méchante famille. Par moments, je trouve que c’est l’Inquisition face à tout ce qui retrousse ou qui exprime sa dissidence de la bonne cause du jour. La pensée unique n’est pas une valeur progressiste, il me semble. »

Ceux et celles qui, depuis le début, se sont montrés des apôtres enthousiastes des médias sociaux, ont souvent salué là une voie pour permettre au public de s’exprimer, en marge des pouvoirs en place:  on peut désormais, sans avoir besoin de grands moyens financiers, avoir une tribune. Et parmi les pouvoirs en place, il y a bien sûr les médias « traditionnels » :  on espérait beaucoup que, grâce aux médias sociaux, le public vienne offir un complément au journalisme, et puisse même, parfois, en rectifier les travers.

Or, pour l’instant, il me semble que c’est surtout le contraire  qui se produit : non seulement on fait sur les médias sociaux la même chose que ce que l’on reproche aux médias « traditionnels », mais on fait pire encore. Et les rares voix dissidentes qui émergent dans les médias (« traditionnels », étonnamment) sont plus que jamais enterrées.

Y aura-t-il un retour du balancier, un équilibre qui finira par se créer? Y-a-t-il quelqu’un, quelque part, qui s’est penché sur ces questions? Je vais continuer de lire des penseurs du domaine comme Clay Shirky. Et je serai sûrement là pour l’entendre au RDV web.

  1. Marie-Claude, je partage ton inquiétude face aux dérives des médias sociaux et aux excès de certains.

    Par contre je ne suis pas du tout d’accord avec ta défense du chroniqueur populiste R. Martineau. Quand il dit « Je croyais que toute l’histoire des frais de scolarité allait engendrer un débat intéressant, allumé, éclairant. etc. » Prétendre qu’il n’y a pas de réflexion, que le débat n’est pas allumé, c’est faire preuve d’aveuglement, de paresse intellectuelle ou de malhonnêteté.

    Je n’ai jamais vu autant d’arguments circuler, autant de débats avoir lieu, autant de gens de tous âges s’enflammer sur le sujet. Prétendre le contraire, c’est faire preuve d’un manque cruel d’arguments. Après on s’étonne que ce M. devienne une tête de turc…

  2. Jean-François Dumas

    Certes Lassonde avait ses torts mais l’entreprise a été l’objet d’un tribunal populaire expéditif et sans appel, moussé par quelques personnalités qui mesurent encore mal la portée de leurs propos sur les médias sociaux . Lassonde s’est aussi butée à ce qu’on appelle le syndrome du « dîner de con » parce qu’il n’y avait rien d’autre dans l’espace public. Lassonde a été le « con de service ». Imaginez le même débat à l’aube des séries du CH. Rien à voir. C’est un débat qui aurait demandé de la nuance. Pourtant, tout en noir et blanc sans aucune teinte de gris. Le chroniqueur est devenu en quelque sorte le « curé du village » moderne qui monte en chaire et nous dit qui est l’enfant de nanane du jour à haïr… Et les consultants en médias sociaux sont venus nous vendre leurs « affaires ». Pourtant, #oasis et Lassonde ont occupé respectivement les 16e et 17e rang sur Twitter au Qc, loin derrière Laurent Proulx, Louise Beaudoin, Alain Dumas et même #merciRandy. La nuance c’est moins vendeur mais pourtant tellement meilleur.

    • La nuance, ce gris tant détesté des débats.

      Depuis notre tout jeune âge, on encourage nous encourage à prendre position et à faire valoir notre opinion. « Voter, c’est se donner le droit de chialer » qu’on dit.

      À l’image de ça, c’est comme si, peu importe le débat, on se devait de cocher une seule case pour avoir le droit de dire ce qu’on veut sur le sujet en question car si on en cochait deux, ça annule notre « vote » et nous ça nous discrédite complètement aux yeux des autres.

      Les chroniqueurs, ces curés de villages comme disait M. Dumas plus haut, deviennent alors des fournisseurs de blocs d’opinions. Les gens prennent d’abord une décision de cœur, puis courent se bâtir une opinion avec les billets de différents chroniqueurs de leur choix. Une espèce d’opinion IKEA que l’on monte soi-même avec les différents morceaux. Ce qui est triste, c’est que de bâtir une opinion avec d’autres, ça ne construit pas l’esprit critique et ça ne reflète pas officiellement qui nous sommes au final et ce que nous pensons personnellement au final. C’est savoir confectionner une courtepointe.

      Puis, un dernier truc qui est épuisant sur les réseaux sociaux : les idéologies contre les faits. Si on prend comme exemple le débat carré rouge et carré vert (plein d’autres exemples existent mais je prends le plus frais), il y a là une grande dichotomie dans le contenu diffusé par les deux clans.

      Rouge : L’esprit de « Braveheart » prend la place. On y intègre des idées de « valeur de société », « L’éducation c’est le pouvoir d’un peuple », « L’éducation, ce n’est pas un bien de consommation! », etc. De grands appels inspirants fusent de partout.

      Les verts, par contre, se heurtent à la rationalité… À la politique et l’économie plate. Pour être entendus, ils doivent présenter des chiffres, des solutions, des preuves hors de tout doute qu’ils ont raison. Car en économie, des prises de position pour une hausse, c’est difficile à romancer. Ça n’a rien de rassembleur.

      Le débat est inégal car un seul des deux clans a droit à la voix du cœur. Et cette voix prend plus de place car, principe de Lovemark oblige, elle se commercialise mieux. Elle se partage bien. Elle soulève les passions. Et c’est pour ça qu’Influence Communication observait une présence 7 fois plus forte des opinions contre la hausse que toutes autre opinions sur ce sujet. ;)

      Je ne sais que penser de tout ça pour le moment… J’observe et cherche des tendances, encore.

  3. Chroniqueur populiste qui abuse souvent des étiquettes vulgaires, Richard Martineau participe directement à la logique des média populaires qui se font trop souvent tribunal populaire, qu’ils soit traditionnels ou sociaux.

  4. Médias sociaux, glissements et pensée unique « L'aventure - pingback on 11 avril 2012 at 22 h 35 min
  5. Sébastien Brodeur-Girard

    Je suis entièrement d’accord quant au procès sommaire fait à Lassonde, d’autant plus que si l’entreprise n’est assurément pas sans torts, elle a néanmoins agi dans un cadre légal légitime. Il serait sans doute plus pertinent de remettre en question les éléments de ce système qui prêtent à l’abus que de simplement condamner sans appel le producteur de jus… Mais ça demanderait réflexion et analyse, et Dieu sait que l’on préfère les histoires simples de petits qui abattent des géants plutôt que de se casser la tête!

    Par ailleurs, j’abonde aussi dans le sens de Pascal Henrard en ce qui concerne le débat sur les frais de scolarité. Aujourd’hui seulement, un groupe de professeurs de l’Université de Montréal propose d’indexer les frais dans une lettre ouverte publiée dans le Devoir, le sociologue Guy Rocher apporte un éclairage historique sur le débat, Québec Solidaire propose un plan pour sortir de la crise et les représentants de la FEUQ font une analyse budgétaire des universités pour proposer une réduction des coûts. Tout ça en une journée, et j’en manque certainement! Dans les dernières semaines, il a été question de répartition de la fiscalité au Québec, de la définition du droit de grève, d’une comparaison internationale des systèmes d’éducation, des critères qui jouent sur l’accessibilité, etc. Et tout ça, dans les principaux médias du Québec. Que faut-il de plus pour qualifier cela de débat de société?

    • Marie-Claude Duca

      @Sébastien et Pascal: oui, on a finalement quelque chose qui commence à ressembler à un débat. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on a mis le temps… Et le point de vue qui ressort, du moins chez l’élite intellectuelle, médiatique et artistique, est encore pas mal « one-sided ». Remarquez, ce n’est pas nouveau, ni spécifique à ce dossier du conflit étudiant. Voir à cet égard la récente chronique d’Alain Dubuc dans La Presse: http://www.cyberpresse.ca/debats/chroniques/alain-dubuc/201204/03/01-4512188-greve-etudiante-la-bataille-de-limage.php

      Et puis, Sébastien, puisque vous mentionnez Le Devoir d’aujourd’hui, j’attire votre attention sur une intéressante juxtaposition en « une ». On peut lire, en haut : « La lutte des étudiants est juste, dit Guy Rocher : L’un des penseurs du système d’éducation québécois prône l’abolition des droits de scolarité .» Et puis, juste en bas : « Hausser les impôts pour réduire les inégalités : Même une majorité de conservateurs serait prête à payer pour protéger des programmes sociaux. » Car voilà des questions dont on débat bien peu, finalement : « juste » pour qui, un tel gel, voire une abolition des frais? Et à quel prix, si on ne jour pas à l’autruche ? Aujourd’hui on s’indigne et on revendique pour cela. Et demain, on criera devant l’augmentation des impôts, des frais de services de toute sorte, la classe moyenne « étouffée », et le manque d’argent pour les aînés, les soins de santé, les ressources pour les enfants autistes… Car nous pouvons parfois être singulièrement unidimensionnels et polarisés; et, à d’autres moments, limite schizophrènes…

  6. Au commentaire de Jean-François Dumas quant au fait que « tout (est) en noir et blanc sans aucune teinte de gris », je répondrais que c’est un peu de la faute de Lassonde.

    Les demi-teintes ne sont de la responsabilité de ce que l’on appelait anciennement le public (ceux-ci sont aujourd’hui des acteurs à part entière de la conversation): c’est la responsabilité de l’entreprise et de ses ambassadeurs (on les appelait jadis relationnistes).

    Si ceux-ci avaient été informés à l’avance que la nouvelle sortirait, s’ils présents en ligne samedi et habilités à répondre *humainement* aux commentaires en temps réel, je fais le postulat que l’entreprise s’en serait mieux sortie.

    Non, je suis prêt à parier que le gestionnaires de communauté d’Oasis (en passant, je déteste le terme) a appris la nouvelle en même temps que tout le monde et qu’il s’est retrouvé Gros Jean comme devant sans savoir comment réagir ou même s’il avait l’autorité de le faire.

  7. Il y a toujours des exagérations lors de scandales il y en a eu pour Lassonde et martineau.

    Au niveau de Lassonde, je dirais qu’ils se sont mis eux même dans le trouble, l’entrevue du directeur chez Paul Arcand à montré un aspect clair aux auditeurs. « En gros on s’est excusé sur le net mais en parole on fait ce qu’on veut et on s’en fout ». C’est cette mauvaise foi qui à encore plus précipité Lassonde dans le trouble. Maintenant oui il y a aura toujours des gens pour faire des comparaisons douteuses, aller reprocher qu’ils vont acheter en chine et c’est clair que ca ne fait pas partie du débat mais il ne faudrait pas non plus en faire une généralité et inverser les rôles.

    Pour Martineau, il a eu le retour de batons. il a été dans les interviews très critique, très grossier à l’envers des étudiants. Peu importe que l’on soit pour ou contre, il est sorti de son cadre de journaliste et à pris position personnellement.
    Martineau à la chance d’avoir accès à une audience via la télé, son blogue, le journal de montréal… que n’ont pas les personnes qu’il critique.

    Quand on critique sans recul et avec autant de mauvaise foi avec un grand accès au média, il faut assumer ce que l’on dit et ne pas non plus se poser en victime par ka suite et ce n’est pas le cas de martineau (ni sa premiere fois)

  8. Très intéressant ton billet à propos des glissements et dérives des réseaux sociaux.
    Disons que ça fait longtemps que la ‘conversation’ glisse. À moins de me tromper, les réseaux sociaux sont nés du précurseur de Facebook, le site Hot or Not, qui permettait de choisir entre deux photos d’étudiants laquelle était la plus désirable. Les réseaux sociaux ont toujours été une tribune sans filtre où tous expriment leur pensée, parfois dans l’anonymat, à propos de tout et de rien, et ce, souvent sans vraiment y avoir pensé.

  9. Excellente réflexion.

  10. jacques letourneau

    J’ai beaucoup aimé ton billet.Tout glisse au Québec.On ne veut pas d’éolienne, pas d’hydro, pas de nucléaire ect..Pas de hausse de frais de scolarité, mais une plus grande participation de l’état dans tout les domaines.
    Pour plusieurs donner son avis sur un réseau, laisse croire qu’il a participé à un projet quelconque.Il en aie rien, sauf qu’une majorité s’imagine avoir formé consensus.
    L’anonymat est un très grand mal, comme les porteurs de masque dans les manifestations,c’est un accro à la démocratie.Quand on ne peut pas ouvertement endosser nos idées, on s’abstient.

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