Survivre au progrès nous inquiète. Survivrait-on mieux à l’absence de progrès?

Dans le film Surviving Progress (Survivre au Progrès), de Mathieu Roy et Harold Crooks, il est beaucoup question de notre « croyance aveugle » dans le progrès. C’est drôle : si une « croyance aveugle » fait du chemin ces temps-ci, c’est bien davantage, au contraire, celle qui soutient que le progrès est essentiellement néfaste. On se lance avec empressement sur tout propos qui nous prédit la fin du monde à plus ou moins brève échéance. Et quand on peut blâmer le capitalisme, ou les développements médicaux et scientifiques – idéalement tout ça à la fois – c’est encore mieux. Il n’y a qu’à voir l’accueil réservé à ce film, diffusé en salles à Montréal et Québec, depuis vendredi dernier. Les diverses critiques et entrevues louangent le propos, amplifiant à leur tour le discours sur les dangers de la consommation, sur les pièges mortels que comporte le progrès, et sur l’incapacité des humains à y faire face.

Surviving Progress / Survivre au progrès

Surviving Progress, de Mathieu Roy et Harold Crooks: bravo aux artisans pour… leur contribution au progrès.

C’est sûr qu’on ne se sent pas autorisé à critiquer à la légère le propos d’un film où figurent des sommités comme la primatologiste Jane Goodall, le physicien Stephen Hawking, le généticien et militant environnemental David Suzuki, l’auteure Margaret Atwood… Mais quand même, pourquoi s’intéresse-t-on si peu à la façon dont l’humanité a toujours progressé depuis des millénaires, y compris en déjouant ses propres pièges quand il le fallait ? Oui, il y a davantage d’autos… mais elles polluent moins. Oui, nous sommes maintenant 7 milliards, et il nous faut plus d’énergie, plus de nourriture, plus d’espace… mais nous savons les produire, et les utiliser, de façon toujours plus efficace. Nous sommes mieux nourris, mieux logés, mieux chauffés, mieux soignés et vaccinés, plus instruits, nous avons accès à plus de voyages, de distractions, de culture… J’en avais déjà parlé dans ce billet qui portait sur les propos tenus à cet effet par Matt Ridley, auteur de The Rational Optimist.

Car il y a une chose dont tous les discours-catastrophes ne tiennent à peu près jamais compte : le pouvoir de l’intelligence et de l’inventivité humaines. Lesquels ne cessent d’augmenter de façon exponentielle, au fur et à mesure que les échanges d’idées se multiplient. C’est d’ailleurs ce que soulignent les rares voix dissidentes par rapport à « Survivre au progrès », tels cet éditorial de Mario Roy dans La Presse, et ce billet sur le blogue Antagoniste.net.

Ceci dit, « Survivre au progrès » ne m’est pas autant tombé sur les nerfs que je le craignais. J’ai même cru y déceler des propos plutôt optimistes, vers la fin… À ma propre surprise : ai-je fini par être immunisée contre les discours-catastrophes? Mais autre chose m’est venu à l’esprit:  quand on y pense, ce genre de film – je ne sais pas si cela va plaire aux réalisateurs – participe justement au progrès. En nous forçant à rester vigilants face aux excès du capitalisme, du matérialisme, de la technologie, pour, au bout du compte, en éviter les pièges. Les voitures, par exemple, n’auraient sans doute pas tant changé s’il n’y avait pas eu les militants écologistes, et les critiques de l’industrie tels Ralph Nader.  Alors, en fin de compte, bravo aux artisans de « Surviving Progress » et à tous leurs semblables pour leur contribution au progrès ! Veillez quand même à ne pas infliger à l’humanité une immense dépression nerveuse collective, ce qui, on en convient, n’avancerait à rien. Et continuons tous ensemble notre beau travail…

MAJ 10-11-11

Parmi les rares voix dissidentes dont je parlais, je me suis avisée par la la suite qu’il y a aussi eu le billet publié par Pierre Duhamel blogueur à L’actualité, suite à l’entrevue donnée par Mathieu Roy à Tout le monde en parle, mi-octobre. Billet qui lui a d’ailleurs valu une réplique acerbe des réalisateurs…. publiée par Voir, et sur son blogue à L’actualité.

 

 

 

  1. Entièrement d’accord avec votre article. Je fait suivre. +1

  2. Le problème avec le discours dédramatisant, c’est qu’il est faux. On est vraiment dans la merde:

    http://www.cyberpresse.ca/environnement/dossiers/changements-climatiques/201111/10/01-4466347-rechauffement-climatique-2017-le-point-de-non-retour.php

    P.S.: Il est urgent que vous vous en rendiez compte. Nos progrès sont beaucoup trop lents pour être autre chose que marginaux. Minimiser les problèmes, nous fait sentir mieux, c’est vrai. C’est une stratégie d’évitement qui s’appelle le déni.

    • Marie-Claude Ducas

      @Hubert Morneau: J’ai aussi été frappée par cet article, paru le même jour que mon billet. Et justement: un discours comme celui que je mets de l’avant (celui tenu entre autres par Matt Ridley dans The Rational Optimist), ne vise pas à être « dédramatisant », et ne prône pas le déni. Il ne s’agit surtout pas de nier les problèmes. Juste cesser le discours comme quoi tout va toujours plus mal qu’avant (que l’on tient depuis des siècles, sans qu’il se vérifie…)
      Ce discours catastrophiste devient aussi néfaste que l’évitement. D’une part, en risquant de pousser au découragement, voire au fatalisme. On tombe là aussi dans le déni… de ce qui va bien. Et on peut finir par verser dans un dogmatisme dangereux. La question du réchauffement planétaire est un bon exemple: l’empressement de certains à tellement faire ressortir à quel point « tout va mal » mène à des dérives comme le fameux « Climategate »: http://fr.wikipedia.org/wiki/Incident_des_emails_du_Climatic_Research_Unit. Et maintenant, on a jeté le doute et la confusion face à tout ce qui touche au réchauffement climatique… et donné des munitions à ceux qui prônent le déni.
      Oui, il faut regarder en face nos problèmes. Mais sans perdre la perspective, ce qui nous arrive souvent. Et en questionnant notre tendance naturelle (et éternelle) à idéaliser le passé, et à croire que tout va sans cesse toujours plus mal.

  3. Can we consume less? If we work together as humans it can happen. Surviving Progress does a wonderful job of illustrating this! Thank you for the blog :-)

    http://www.youtube.com/watch?v=sDdhA_qCfYw&feature=channel_video_title

  4. Selon moi, c’est détourner l’attention du vrai problème que de pointer le « progrès », le probleme n’est pas la technologie ou l’inovation au contraire mais la structure de notre société moyen-ageuse.

    Nous avons les ressources et la technologie pour que tout le monde puisse vivre de facon tres confortable et sans pauvrete en travaillant moins d’heures, c’est possible techniquement, le problème est organisationel et culturel.

    Entre autre notre système monétaire est un anachronisme;
    Les voitures electriques Rav4 EV roulent depuis plus de 10 ans, mais notre systeme economique base sur l’argent cree des conflit d’interets entre ce qui est benefique pour la societe et l’interet (percu) de petits groupes. Chevron a interet a acheter le brevet NiMH pour tableter la technologie afin de maximiser ses profits avec des gaspillages immenses, les fabricants automobiles n’ont pas interet a vendre des voitures qui durent et n’ont pas d’entretient (filtre, changement d’huile, timing belt, transmission, tuyaux d’echappement, radiateur, etc) l’ineficacite et la dependance paye, meme les travailleurs mechaniciens dont le gagne pain depend de l’inefficacite des voitures(et de l’ineficacite de ce mode de transport) et les travailleurs de l’industrie du petrole ne veulent pas perdre leur emploi, comprehensible dans notre systeme, mais neanmoins une illustration que le systeme monetaire est abérant.

    Ex simplifié; Le concept EPCOT de Disney proposait un amenagement urbain selon lequel tout est à porté de marche dans un quartier et on voyage entre quartier en monorail electrique, pas « besoin » de voiture, pas besoin de refaire les rues constament, pas besoin de pneux, de changement d’huile, d’essence. Pour nous c’est plus efficace, moins de gaspillage de ressource et de temps de travail sur des taches inutiles (ou utile uniquement dans un contexte de systeme monetaire) ce qui pourrait avec une organisation humaine et logique acroitre le temps libre, mais dans notre systeme cette efficite c’est une perte de profit (GM, bouche-route-mafieux inc, Esso, firestone, etc) et des « pertes d’emploi ».
    Le non sense le plus flagrant c’est que l’efficacite(au sens illustré ci-dessus) et l’automatisation, entraine des « pertes d’emploi » et des pertes de « pouvoir d’achat » et de la précarité, au lieu d’augmenter la qualité de vie et le temps libre pour les personnes dont l’emploi est automatisé.

  5. Survivre au progrès (ou pas…) » Résister - pingback on 7 juin 2012 at 1 h 11 min
  6. Pierre-William Plante

    Critique plutôt décevante . Vous choisissez seulement les arguments du film que vous pouvez facilement contredire et qui du coup renforce votre thèse, mais vous oubliez une grande partie du film, celle où l’on parle des conséquences néfastes du capitalisme, bien réel pour qui à un temps soit peu voyager en dehors de l’occident, et qui sont du à un progrès beaucoup plus culturel que matériel, comme la médecine ou la technologie.

    De plus, je n’ai pas l’impression que vous avez saisi ce qu’ils veulent dire par «progress trap». On ne dit pas dans le documentaire que TOUT le progrès est à jeter à la poubelle, mais bien plutôt qu’un peu de progrès est bien et que trop de trop de progrès PEU avoir de graves conséquences car difficile à gérer et à prévoir à long terme pour un cerveau qui a été conçu à la base pour la survie dans le moment présent.

    Bref, je vous trouve que votre critique n’est pas assez étoffé.
    Bonne continuité ! Et je vous conseille de lire Une brève histoire du progrès, de Ronald Wright, qui aide beaucoup à comprendre le film à tête reposée.

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