Lettre à Victor-Lévy Beaulieu : mais non, la télévision n’est pas moins bonne qu’avant; s’il y a quelque chose, elle est meilleure.

J’ai lu, comme beaucoup d’autres, votre lettre publiée dans Voir et dans Le Devoir, à l’occasion du gala des prix Gémeaux de dimanche dernier, et intitulée « J’aime moins la télévision qu’avant ». Et je suis contente que vous donniez ainsi l’occasion de débattre de la qualité de ce que nous voyons à la télévision. Vous êtes loin d’être le seul, en effet, à soulever le point de vue que la télévision était, et de beaucoup, meilleure « avant ». À cause entre autres de la multiplication des chaînes, qui aurait pour effet de « diluer » la qualité du produit et du contenu. « Je trouve qu’elle (la télévision) ressemble à ce qui est survenu à la Ligue nationale de hockey quand celle-ci s’est lancé dans une expansion déraisonnée, avec le résultat qu’on connaît : un sport qui n’en est plus un parce qu’animé par un trop grand nombre de joueurs sans véritable talent qui se servent de leur bâton de hockey comme d’une arme et de leurs corps comme d’un char d’assaut. », écrivez-vous entre autres.

Victor-Lévy Beaulieu: "J'aime moins la télévision qu'avant." (Source: http://voir.ca/jepenseque/2011/09/18/jaime-moins-la-television-quavant/)

Vous soulevez beaucoup d’autres choses dans cette lettre. Mais attardons-nous ici à ce point essentiel, sur la piètre qualité du produit. Eh oui, il est vrai que l’on retrouve, sans avoir besoin de trop chercher, des émissions d’une bêtise désolante. Mais donnons-nous aussi la peine de fouiller dans notre mémoire, honnêtement, sans nous mentir à nous-mêmes : le bilan était-il tellement plus reluisant dans les années 60? 70? 80? Pour la télévision comme pour le reste, on idéalise presque toujours le passé. On se souvient des joyaux des programmations – d’autant plus qu’on les a revus maintes fois lors de rétrospectives – , et on « zappe » les déchets de nos mémoires. Quelqu’un s’ennuie-t-il vraiment de l’époque des « Tannants »? Et y aurait-il quelqu’un capable de retracer ce qui se disait et s’écrivait alors sur  la « bêtise » de la télé?

Martin Scorsese, qui a remporté un Emmy dimanche dernier, pour le pilote de la série "Boardwalk Empire": "You have the opportunity here now. You can do something really extraordinary now. This is the time."

Passons maintenant à cette fameuse question de la « dilution » du produit; et de la qualité qui se perdrait dans la multitude de chaînes et de canaux que l’on a vu apparaître. Vous n’êtes pas le premier à soulever ce point, et vous êtes en bonne compagnie : les fans de Bruce Springsteen connaissent bien son classique « 57 Channels and nothing on ». C’était en 1992. Et on le sait maintenant : cette perspective des  57 canaux – bientôt 100!- qui nous émouvait tant était bien peu de chose par rapport à ce qui allait suivre : la multiplication des chaînes numériques; la télé à la demande et les enregistreurs numériques personnels;  puis enfin, via le web,  des émissions accessibles sur divers écrans, que ce soient ceux de nos ordinateurs, de nos téléphones mobiles, de nos tablettes…

Passons maintenant à ce qu’on y trouve, sur ces multiples plateformes. Personne ne pourra jamais trancher de façon définitive à savoir si, au total dans les contenus, le ratio « qualité vs médiocrité » est meilleur ou moins bon qu’avant : selon quel barème le ferait-on, et en faisant quel genre de comptabilité? Mais, si vous le permettez, commençons par un détour du côté des Américains.  Au Festival international de la créativité de Cannes (les Lions), en juin dernier, lors d’un panel qui affichait comme sous-titre « L’âge d’or de la télévision. Partout. », David Simon, qui a écrit et scénarisé, entre autres, la série The Wire, déclarait : «C’est quand je me suis rendu compte que ma série allait être diffusée à HBO quatre fois par semaine (au lieu d’une fois seulement comme sur les chaînes « conventionnelles ») que je me suis dit que nous pouvions nous permettre d’avoir une intrigue compliquée. Et c’est encore plus vrai maintenant, avec toutes les possibilités de regarder des émissions à la demande. La télévision n’est plus un rendez-vous, c’est une bibliothèque. La télévision peut maintenant être complexe, et exigeante pour le public. » Sur le même panel, Aaron Sorkin, qui a créé diverses œuvres au cinéma et à la télévision, dont la série The West Wing, estimait pour sa part : « Le meilleur cinéma, ces temps-ci, c’est à la télévision qu’il se fait. Les meilleurs artistes, des auteurs aux acteurs, passent du cinéma à la télévision. » (Pensons à Martin Scorsese, qui a remporté un Emmy pour « Boardwalk Empire » dimanche dernier.) Sorkin soulignait lui aussi qu’une série comme The West Wing n’aurait pas pu être faite dans le passé, « alors qu’il avait toujours été tabou d’avoir des personnages qui discutaient de politique. »

Énumérons quelques autres émissions que l’on peut encore voir à la télévision américaine, ou que l’on a vu dans les années récentes: Six Feet Under; The Sopranos; Lost (est-ce assez complexe à votre goût?); Ally McBeal; Mad Men, qui, en plus de faire revivre une grande époque de la pub américaine, nous offre, sans avoir l’air d’y toucher, des condensés de sociologie et d’histoire des États-Unis; Desperate Housewives, qui, sous ses apparences de « soap » moderne mâtiné de comédie, explore des intrigues étonnamment fouillées et torturées…. On pourrait continuer longtemps, et dans tous les genres télévisuels. Certaines de ces émissions sont, ou étaient, diffusées sur de grandes chaînes conventionnelles, à des heures de grande écoute. D’autres, non. Mais c’est quand même de la télévision. Et, dans certains cas, de la télévision qui n’aurait pas existé auparavant.

Revenons chez nous, maintenant, pour faire le même tour d’horizon du présent, et du passé récent, de notre télé: 19-2; Toute la vérité; La Galère; Tout sur moi; La Vie, la vie; Yamaska; Annie et ses hommes. Toutes émissions bien écrites, bien réalisées, bien jouées, qui jonglent avec des réalités complexes, parfois des tabous et des sujets délicats, et qui, honnêtement, sont supérieures à ce que l’on retrouvait il y a 15 ou 20 ans dans les mêmes créneaux horaires. Des créneaux horaires qui d’ailleurs, à une certaine époque, faisaient une part encore plus importante qu’aujourd’hui aux émissions américaines. Encore une fois, tout le monde a-t-il oublié l’époque où, parmi les émissions les plus écoutées (y compris à Radio-Canada), figuraient  des séries telles Dallas, Dynastie, et Marcus Welby, M.D. ?

Eh oui, il y a aussi des choses comme The Biggest loser », mal traduit et diffusé, sur nos ondes, sous le titre de «Qui perd gagne », et que je trouve affligeant moi aussi. On ne trouve pas, à la télé, que des productions dignes d’un Emmy Award ou d’un Gémeau. Il n’y a pas, non plus. seulement des émissions qui correspondent à mes goûts. Mais, honnêtement j’en retrouve plus qu’avant.

Tout ceci pour dire que, finalement, le paysage télévisuel n’a sans doute jamais été aussi propice à des œuvres comme celles que vous affectionnez et que vous défendez… et comme celles que vous écriviez : complexes, denses, et exigeantes pour les téléspectateurs.

Au plaisir donc, – sait-on jamais?-  de découvrir une nouvelle œuvre signée Victor-Lévy Beaulieu, à visionner  sur nos écrans de télé; ou d’ordinateurs; ou de téléphones intelligents; ou de iPad et de tout autre tablette… Peu importe, en fait. Puisque les possibilités d’avoir accès à ces contenus sont plus grandes et plus variées que jamais.

Respectueusement,

Marie-Claude Ducas

  1. N’oublies pas Les Invincibles, Minuit le soir et Rumeurs dans tes exemples de bonnes séries contemporaines…

  2. Moins bonne, meilleure; sais pas. Tout ce que je peux dire c’est qu’elle m’ennuie cette télé; même avec tous ses beaux programmes. J’ai mieux à faire que de rester là, devant un écran. Alors. Ben dehors la télé.

    J’écoute le bruit du silence; c’est déjà mieux.

    Je prends mon instrument, m’amuse à jouer des chansons avec mon amoureuse. Mieux que la télé: you bet :-)

  3. Très bon article. VLB a beau ne pas avoir tout à fait tort, s’il n’y avait que des émissions comme Bouscotte, ce serait triste comme télé !

  4. Entièrement d’accord. Je n’ai jamais autant regardé la télé québécoise. C’est bon, bon, bon! Et merci aux enregistreurs qui nous permettent de ne rien manquer tout en continuant à faire plein de choses. Vive la télé québécoise!

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