La croisade américaine de Jamie Oliver

Oui, je me promets bien de poursuivre la réflexion amorcée dans mon dernier billet, où il était question de la pertinence – ou non – des blogues et des réseaux sociaux, et des diverses questions soulevées par leur multiplication, entre autres dans la foulée des propos de l’ex-directrice du Devoir, Lise Bissonnette, qui faisait notamment référence à un « public gazouillant », et à une « communauté de placoteux ».  Propos qui ont d’ailleurs eu une suite, que plus grand-monde en ville n’ignore.

(Résumé pour d’éventuels lecteurs de l’extérieur: dans sa chronique de samedi dernier dans La Presse,  Nathalie Petrowski a fait écho aux propos de Mme Bissonnette; et tout en soulignant que  » le web a aussi accouché de sites politiques riches et pertinents », elle a osé avancer que les membres de la blogosphère « se répondent les uns les autres dans un dialogue en circuit fermé qui finit par tourner en rond, quand il ne se mue pas en insupportable soupe autopromotionnelle. »  Elle citait comme exemple Michelle Blanc, reconnue par beaucoup comme  « la papesse de la communauté web au Québec », et précisant bien qu’elle n’était pas la seule:  » l’autoplogue compulsive est la norme parmi les placoteux », ajoutait Mme Petrowski. N’empêche; la suite prévisible est survenue:  Michelle Blanc a rétorqué de façon cinglante, dans un premier billet, puis dans d’autres. Et l’échange a provoqué de nombreux échos dans la blogosphère.)

Donc, le sujet m’intéresse encore… Mais pas la perspective de me retrouver impliquée dans un crêpage de chignon. Alors, il sera bien temps d’y revenir. Et d’ici là, je me permets un intermède, consacré à Jamie Oliver. Oui, le « Naked Chef » lui-même. Et c’est un intermède dont le thème va bien au-delà de la gastronomie.

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Je serais d’ailleurs sans doute passée à côté de sa fameuse « Food Revolution » américaine, n’eût été du méga-lendemain de veille de la soirée Créa. C’est en effet au soir du vendredi 26 mars que, devant mon téléviseur, cerveau au neutre et « zapette » en mains, que je suis tombée par hasard sur le premier épisode de « Jamie Oliver’s Food Revolution« , diffusé sur ABC. En un mot, il ranime la mission qu’il avait entreprise, en 2005, dans son Angleterre natale, pour remédier à la piètre qualité de la nourriture dans les cantines scolaires. Le tout par l’entremise d’une télé-réalité, Jamie’s School Dinners. Initiative suite à laquelle, du moins selon Wikipédia, « le ministre de l’Éducation a annoncé un investissement de 280 millions de livres sur trois ans pour les repas scolaires, tout en niant y être poussé par la campagne de Jamie Oliver. »

Mais maintenant, c’est autre chose: Jamie débarque, avec son huile d’olive et ses légumes, son assortiment de woks, son sourire ravageur et sa bonne volonté, en pleine Virginie occidentale. West Virginia. Hillbilly country. Il y a sélectionné la ville de Huntington (en bordure de la rivière Ohio, 50 000 habitants, quatre collèges et universités): elle se trouve au centre de la région avec le pire bilan alimentaire et sanitaire, selon le Centre for Disease Control and Prevention américain; et  la moitié de la population y est obèse. Jamie fait le pari de contribuer à y changer les mentalités et les habitudes. Il a ouvert sa Jamie’s Kitchen, son QG dans le centre-ville. Et, de là, il multiplie les initiatives.

Dans le premier épisode – que j’ai donc attrapé en cours de route, ce fameux lendemain de Créa – , il amorce sa bataille sur le terrain de l’école primaire. Ce qui donne lieu à quelque scènes saisissantes. Par exemple: une petite leçon « de choses » et de vocabulaire, à l’intention d’enfants qui ne savaient PAS ce qu’est un brocoli, un chou-fleur, des tomates, des carottes… et qui, avant que Oliver leur mette une pomme de terre dans les mains, n’avaient aucune idée que c’est l’origine des french fries qu’ils mangent tous les jours. Il y rencontre aussi une famille dont tous les membres sont obèses, et dont le jeune adolescent est, à l’école, le souffre-douleur de ses camarades. On les filme pendant un bilan de santé chez le médecin, où le père avoue candidement que ses enfants n’ont pas eu de check-up depuis des années  (et, c’est un autre sujet, mais…  y a-t-il du monde, chez nos voisins du Sud, pour dénoncer ce genre d’effet pernicieux lié à l’absence de régime d’assurance-maladie?). Le fils est jugé « à risque » pour des problèmes de santé graves, à commencer par le diabète. Et la mère fond en larmes quand Jamie Oliver lui dit sans détour que le régime alimentaire auquel elle soumet ses quatre enfants risque, à terme, de les tuer. On a en effet affaire à des gens qui, en grande majorité, ne cuisinent pas au quotidien. Pour qui l’idée d’un repas qui implique de faire sauter des aliments (dont des légumes en plus !) dans une poêle, relève de l’exotisme extrême.

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En lisant ceci, on pourrait croire que son programme a l’allure d’un freak-show, ou l’on voit essentiellement du monde se faire culpabiliser. Mais non. D’une part parce que Jamie Oliver multiplie les « stunts » percutants et souvent ludiques, dont  un flash mob géant au centre-ville, concocté avec la complicité d’étudiants d’université. Et surtout, parce que, dans l’évangile selon Jamie, il existe un grand plaisir à cuisiner et à bien se nourrir. Et c’est à la portée de tout le monde. La série est d’ailleurs ponctuée de scènes carrément émouvantes, où l’on voit des gens absolument ravis de ce qu’ils sont arrivés à cuisiner… et aussi du simple fait qu’ils sont arrivés à le faire. C’est fondamental, alors que, comme le souligne justement  Marie-Claude Lortie sur son blogue et dans sa chronique de La Presse aujourd’hui, on voit émerger des « effets pervers liés à notre obsession anti-surpoids ». Et au, à l’autre extrême, on voit émerger,en réaction, des atrocités du fast-food comme le fameux « Double Down sandwich » de Poulet Frit Kentucky. Il faut croire qu’il nous fallait quelqu’un d’outre-Atlantique pour venir réimplanter le simple bon sens sur notre continent.

Mais évidemment, on pouvait difficilement s’attendre à ce que les gens de Huntington accueillent à bras ouverts un « Brit » qui débarque ainsi, pour leur faire la leçon. On le voit se heurter à la réticence et la méfiance d’à peu près tout le monde. Les responsables de la cantine de l’école primaire, pour commencer, qui ne veulent rien savoir des changements qu’il propose, le morning man de la plus importante station de radio (un de ses plus ardents adversaires, que Jamie Oliver fera le pari de transformer en allié), et, tout bonnement, la population en général, qui craint d’être ridiculisée et stéréotypée encore une fois. « Typically, in our area of Appalachia, you get the hillbilly stereotypes of bad dental hygiene and people chewing tobacco« , soulignait Kim Wolfe, le maire de Huntington, au Toronto Star. Mais en fin de compte, on n’a PAS sorti le goudron et les plumes pour reconduire Jamie Oliver aux limites de la ville. Et il faut vraiment rendre hommage ici aux habitants de Huntington, qui semblent s’être laissés gagner par sa sincérité, et ont gardé l’esprit ouvert. Beaucoup plus, en fait, qu’un David Lettermann, qui, tout en lançant quelques répliques évidemment très drôles, accueille Oliver avec un barrage d’objections  qui finit  par être agaçant.

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Et puis… Jamie Oliver a quand même fini par gagner le pari engagé avec le fameux « DJ sceptique », comme quoi il attirerait 1000 personnes en ville  pour venir cuisiner un repas. 

Et puis, les première cotes d’écoute de Jamie Oliver’s Food Revolution ont été étonnament bonnes, comme le soulignait entre autres le magazine spécialisé Variety, surtout pour un vendredi soir. Et son initiative fait parler, aux États-Unis évidemment, mais aussi dans son Angleterre natale, comme en témoigne, sur cyberpresse, ce billet de Marie-Ilse Paquin, correspondante basée à Londres. Et, quoiqu’ il en soit, il faut tirer notre chapeau à quelqu’un comme Jamie Oliver pour s’attaquer avec autant de conviction à un enjeu aussi important, sans sacrifier à la rectitude politique, et en ne reculant devant aucun tabou.  Arrivera-t-il, à enclencher la révolution qu’il souhaite ? Arrivera-t-il à se faire aider par la première dame, Michelle Obama, tout comme il avait bénéficié à l’époque de l’appui de Cherie Blair, épouse de l’ex-premier ministre britannique Tony Blair ? En tout cas, il aura au moins fait la démonstration de ce à quoi peuvent mener une certaine dose de passion et de la conviction, surtout quand on harnache tout le pouvoir de nos moyens de communications. Il a aussi démontré que télé-réalité n’est pas forcément synonyme d’insanités.

Pour ceux que cela intéresse: les épisodes 4 (en reprise, à 20 heures) et 5 (à 21 heures) de Jamie Oliver’s Food Revolution sont diffusés ce vendredi, à ABC. Conclusion à l’épisode 6, le 23 avril. La webdiffusion des épisodes n’est pas accessible au Canada, mais on peut visionner quelques extraits.

MAJ 16-04-2010

Je découvre à l’instant cet article relayé sur Twitter par Guy Kawasaki, intitulé « What’s a food desert? », repris sur son site Holy Kaw !, après avoir été originalement publié sur How Stuff Works.  En un mot, un « food desert », c’est une région où on n’a pas facilement accès à une épicerie qui vend de la nourriture d’une certaine qualité, dont de la nourriture fraîche. (Par contre pour trouver un fast-food, assez souvent, ce n’est pas un problème…). Une autre illustration  de l’ampleur du problème lié à l’alimentation. Et de ses causes.

  1. Jamie Oliver a eu une excellente idée pour lancer sa carrière aux US.

    Mais cette émission relève du voyeurisme. Les téléspectateurs ne regardent pas Jamie (ou même Kampai) pour apprendre à manger santé. Ceux qui regardent ces programmes savent déjà tout ça (l’huile d’olive, pas trop de viande, les oméga 3, 10 fruits et légumes par jour…). Ils regardent ça pour se dire \regarde ces épais d’Hungtinton qui ne font pas la différence entre une patate et une tomate… mon dieu, ou va ce pays ?\ Et évidemment, en voyant la nullité des autres, ils se disent qu’ils sont pas si mals. Alors, c’est bête, mais ça nous rend heureux de voir ça.

    • Marie-Claude Ducas

      @Jean-François: c’est sûr que j’ai les mêmes questionnements, et les mêmes réticences que vous. Et oui, il y a dans tout ça une part de voyeurisme. Mais (et je suis pê boy-scout sur les bords, finalement), je me dis: si c’est cela que ça prend pour s’attaquer au problème, pourquoi pas? Et puis, je ne pense pas que Oliver ait absolument besoin de ça pour « lancer sa carrière » aux ÉU. Et si c’est ce qu’il cherchait d’abord, je ne suis pas sûre qu’il commencerait ainsi, en allant dire des vérités peu plaisantes aux gens qu’il veut séduire. Il avait d’ailleurs fait la même lutte chez lui, au Royaume-Uni. En tout cas pour ma part, je lui accorde le bénéfice du doute. Son engagement semble sincère. Il fait aussi circuler une pétition en ligne:
      http://www.jamieoliver.com/campaigns/jamies-food-revolution
      Obtiendra-t-il des résultats ? Je vais suivre les développements avec intérêt.

  2. Marie-Claude, je crois aussi à la sincérité d’Oliver et son combat, après tout, ne peut être que bénéfique.

    Ma remarque touchait davantage les raisons du succès de l’émission TV. Ce qui nous pousse à regarder cette émission n’est pas, à mon sens, la beauté et la pureté de son engagement (même si on aime à penser cela), mais la satisfaction malsaine que nous retirons à voir dans toute son intimité, la misère de nos semblables. La joke de Letterman « It (Huntington) is the fattest community in North America » en dit long à ce sujet.

  3. Je crois que l’initiative de Jamie Oliver est très intéressante et positive.

    Intéressante car il a su utiliser les outils qui fonctionnent aux États-Unis (les grandes chaînes de télévision, les réseaux sociaux…) et qui touchent un grand nombre de personnes. Positive car si cela provoque un grand « remue ménage » en ce moment, cela signifie également réflexion. Réflexion sur un mode de vie lié à l’alimentation et à l’éducation et à ses conséquences.

    Je nuance mon propos et rejoint Jean François sur certains points. Attention de ne pas stigmatiser en ridiculisant les habitants de Huntington.

    Je pense quand même que dans ce cas-ci, le fond prédomine sur la forme, saluons l’effort de Jamie Oliver.

  4. En parlant de déserts alimentaires, pourquoi ne pas aller voir du côté québécois, montréalais… même rosemontais…
    http://pib.onf.ca/recit/109/vivre-et-survivre-en-ville

    Frédéric Dubois, documentaire web PIB

  5. À propos de Jamie Oliver, à voir absolument : http://www.ted.com/talks/lang/eng/jamie_oliver.html
    Son charisme et son argumentaire m’impressionnent toujours!

  6. En espérant que les saines habitudes de vie de Jamie Oliver donneront de l’inspiration aux Américains.

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