De Lonely Planet à Ikea: design planétaire et voyages en kit

L’an dernier, vers la même période, je m’apprêtais à mettre le cap, en famille, sur la Californie. En commençant par six jours à San Francisco, où nous avions loué un appartement. Déniché, évidemment, par internet.  En l’occurence sur Vacation Rental by Owner: un site vraiment bien, en passant; mais il y

Lonely Planet Vietnam

Lonely Planet : une mine d’endroits à découvrir… mais attention, vous n’y serez pas seul.

en a plein d’autres aussi… ( Détail amusant :  le propriétaire de  l’appartement – un 3 1/2 aménagé dans une dépendance derrière sa maison- était aussi un journaliste, et même un pionnier du journalisme sur le web: c’est un des fondateurs de Salon.com, auquel il contribue encore régulièrement. Nous ne nous sommes hélas pas rencontrés : lui aussi était parti en vacances en famille à ce moment-là.)

Nous apportions dans nos bagages, évidemment, quelques guides touristiques.  À commencer par lequel ? Lonely Planet. Comme pour tous les voyages qu’il nous est arrivés de faire, avec ou sans enfants, tant en Amérique, en Europe qu’en Asie. Et j’avais trouvé particulièrement intéressant d’entendre, juste quelques jours auparavant, dans le cadre de la journée-conférence que Infopresse avait fait sur le e-tourisme, le président de Lonely Planet Amériques, Todd Sotkiewicz. Pour Lonely Planet, et depuis un bon moment, le contenu en ligne est désormais au moins aussi important que les livres. Mais, faisait entre autres ressortir M. Sotkiewicz, Lonely Planet était dès ses débuts, et bien avant qu’internet existe, une sorte de média social.

Le tout premier guide Lonely Planet, intitulé « Across Asia on the Cheap« , a  été créée en 1973 par Tony et Maureen Wheeler, un couple d’Australiens de l’ère post-hippie.  A suivi « Southeast Asia on a Shoestring », le succès qui les a vraiment mis au monde. Tony et Maureen, quand on y songe, ont fait la même chose que des milliers d’entrepreneurs avant et après eux : ils ont créé quelque chose qu’ils auraient aimé avoir, et qu’ils ne trouvaient pas sur le marché.

La première clientèle a donc été celle des Occidentaux (d’abord Australiens et Néo-Zélandais, puis Européens) qui suivaient ce que l’on appelait déjà la « hippie trail« , en Asie du Sud-Est. Et, comme le dit le cliché, The rest is history : on a attiré et recruté des collaborateurs passionnés, multiplié les éditions et les destinations, et Lonely Planet s’est imposé dans le créneau des guides à l’usage des voyageurs qui voulaient partir à la découverte de façon indépendante, autrement qu’avec la formule « avion nolisé/autobus climatisé/hôtels réservés ».

Ikea appartement

Paris, Montréal, ou San Francisco ? Seule certitude : les meubles viennent d’Ikea.

Aujourd’hui, Lonely Planet, qui appartient à 75% à  la BBC, exploite un site internet qui reçoit plus de 4millions de visiteurs par mois, produit des émissions de télévision diffusées dans plus de 100 pays et publie même, depuis peu, le Lonely Planet Magazine. Évidemment, comme toutes les entreprises nées avec une vocation « alternative », le grand succès de Lonely Planet a fini par la mettre dans une position paradoxale : peut-on encore prétendre à l’originalité  marginalité tout en diffusant ainsi à grande échelle ? Et dès qu’il est question de tourisme, évidemment, se pose la question de la préservation des endroits. Dès qu’un endroit attire des touristes – même s’il s’agit de voyageurs  « cool » et indépendants – il change…  On a donc reproché à Lonely Planet d’avoir contribué à dégrader, ou à tout le moins à dénaturer, des cultures locales. Et on n’entrera même pas ici dans toutes les controverses autour du développement durable…

Le débat n’est certes pas terminé. Mais il reste que les fondateurs de Lonely Planet sont arrivés à mettre sur pied un produit indispensable et incontournable, pour toute une classe de gens, dont je fais partie. C’est un créneau un peu dur à décrire, mais, pour résumer, on pourrait dire qu’il englobe des gens qui ont un côté  « bo-bo », à des degrés divers, assumé ou non. (Entre parenthèses, Le Guide du Routard a fait le même travail dans la francophonie. Ma formule gagnante, c’est d’ailleurs de voyager avec le Lonely Planet et le Routard, en faisant des recoupements.)

Et oui, il y a un lien entre Lonely Planet et  le 3 1/2 que nous avions loué au coeur du quartier Nob Hill de San Francisco : Ikea !!!  Dès le seuil de la porte, dans ce petit logement manifestement rénové pour fins de location, on reconnaissait tout : les armoires  et comptoirs de cuisines Ikea; l’îlot central Ikea; les étagères Ikea; la vaisselle Ikea; et sans doute pas mal d’autre chose Ikea…  Ceci dit, c’était un environnement fonctionnel et agréable, autant pour les yeux que pour le reste. Pas de meubles sombres, tarabiscotés ou déprimants; pas de tapis, de sofa ou de couvre-lit dont le motif nous aurait donné mal à la tête rien qu’à le regarder. En un mot, pas d’équivalent, sur le plan du décor, de « l’autobus-climatisé-plein-de-touristes ».

Évidemment, comme aux endroits qui ont été « couverts » par Lonely Planet, on y perd quelque chose : même l’esprit « alternatif » est devenu standardisé.

Ceci dit, je ne me plains surtout pas de  l’existence de Ikea ou de Lonely Planet. Au contraire.  Et justement,   pourquoi n’y en a-t-il pas d’autres ? Pourquoi, personne au monde n’est encore arrivé à « accoter » Ikea dans son créneau ? Ce serait bien de pouvoir se tourner vers autre chose, quand on a besoin, un beau matin, d’une étagère, une table, un meuble pour la télé.  Mais quand le temps et le budget ne sont pas infinis, c’est souvent  la solution qui finit par s’imposer. Idem pour Lonely Planet. Avec pour conséquence qu’on finit par retrouver, dans notre belle destination « cool » et éloignée, exactement ce qu’on fuyait dans les tout-compris : des gens qui nous ressemblent trop. Mais c’est parfois le seul outil que l’on a, quand on part faire autre chose que du trekking extrême, et qu’on ne veut pas y aller complètement à l’aveuglette.

  1. J’ai fais une voyage en Inde en 2007 et je reviens d’un voyage d’aide humanitaire au Pérou… Ce que vous dites est tellement vrai… si triste mais si vrai. De notre côté on voyage en se basant sur les forums de discussions et les groupes un peu plus alternatif et donc moins connus. La clé est de parler avec le vrai monde une fois là-bas, les habitants, le peuple il y a rien de mieux et de plus VRAI.

  2. Marie-Christine

    Très bonne réflexion. Utilisatrice compulsive des Lonely Planet, je me suis effectivement souvent retrouvée à l’autre bout de la planète dans un endroit décrit comme peu touristique, isolé, loin des hordes de Japonais… mais plein de touristes ! Je n’avais pas réalisé l’impact important que pouvait avoir un guide de voyage, mais maintenant que j’y pense, la Baie d’Halong et ses flaques d’essence, ses cochonneries qui flottent sur l’eau… on est loin de la beauté parfaite que l’endroit devrait évoquer.

  3. J’aime bien les réflexions que ton billet soulève Marie-Claude.

    La démocratisation d’un guide qui, au départ, se voulait impartial et marginal, n’est pas une mauvaise chose en soi si on l’aborde dans une optique d’accroissement de notre culture collective. Je doute qu’aujourd’hui encore, les guides LP soient marginaux ou impartiaux. C’est presque devenu une commodité. Par contre, les nouveaux hippies ou les jeunes backpackers de 2009 doivent certainement avoir trouvé un équivalent au LP de 1973 qui reflète cet esprit marginal. Quelqu’un en a à suggérer?

    J’aime bien ces guides pour voyager moi aussi. J’y trouve mon compte. Tout comme j’aime bien lire les Guides de l’Auto quand vient le temps de m’acheter une voiture. Malgré cela, même si tout le Québec se promène en Toyota pcq le Guide de l’Auto acclame le côté fiable de cette marque, je ne conduis pas cette marque pour autant. C’est un peu la même chose avec les guides LP. Chacun s’en sert à sa façon et a sa formule gagnante mais il est clair qu’ils dirigent les masses aux mêmes endroits et sites. C’est un dilemme difficile à trancher.

  4. le guide ne peut que rejoindre les bourgeois, dès sa naissance. le voyageur se refuse à vivre autre chose que ce qu’il rencontrera. il cherche ce qu’il doit voir au fil d’échanges réels, d’amitiés et de créations. réduire le voyage aux lieux à découvrir c’est déjà tuer l’idée du voyage, de la rencontre avec unn autre. c’est une tentative désespérée de rendre appréhensible ce qui reste insaisissable, l’expérience humaine concrète, l’intersubjectivité. en ce sens les guides de voyages sont les prototypes même des médias sociaux.

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